L’abonnement au Créative Cloud d’Adobe, bonne ou mauvaise idée ?

« Je refuse l’abonnement Adobe, question de principe ! »

Bon, déjà, cette expression n’est pas de moi, ni d’un photographe en particulier, mais de plusieurs dizaines ! Je l’ai lu sur les forums, les blogs, les commentaires des sites spécialisés ou dans les mails qu’on m’envoie. Je l’ai entendu dans mon club photo, dans des podcasts ou encore en échangeant avec d’autres photographes.

Bref, il semble y avoir une espèce de consensus comme quoi l’abonnement pour utiliser un logiciel de développement/traitement/retouche serait (j’utilise sciemment le conditionnel) une belle et grosse arnaque.

Je vais donc, tenter de répondre aux questions qu'on a pu me poser ça et là.

« N'y aurait-il pas un Adobe bashing depuis le passage à l'abonnement ? »

Effectivement la principale source de mécontentement concerne Adobe et Lightroom. On peut se demander pourquoi car Adobe n'est pas le seul éditeur ayant cédé aux sirènes de l'abonnement. Bizarrement, l’excellent et pointu Capture One est rarement pointé du doigt, ni pour son abonnement au tarif « pro » (de 18€ à 29€/mois), ni pour sa licence perpétuelle au tarif « exorbitant » de 350€. Pourquoi ?

Principalement parce que Capture est considéré, à juste titre, comme un logiciel professionnel et qu’il répond parfaitement à des besoins professionnels (mode connecté, session shooting, …). Ses tarifs le mettent hors de portée de bourse de l’amateur lambda mais pas du professionnel qui en aurait l'usage.
A contrario, Lightroom est considéré comme un logiciel plus « amateur », plus orienté grand public. Il y a certainement un lien étroit avec « Photoshop » qui est systématiquement cité comme « référence » des logiciels de traitement par les débutants.

Lightroom, un logiciel « grand public » ? Pas tout à fait, car même si le marketing Adobe nous l’a fait croire pendant des années, Lightroom est tout sauf un logiciel simple. Par exemple, un des plus gros écueil que le débutant doit franchir, c'est de comprendre le fonctionnement d'un catalogue et principalement de la fameuse « bibliothèque » de Lightroom.
L’orientation de la concurrence (Affinity et Luminar en tête), du développement de la version Cloud de Lightroom et de l’utilisation de « l’intelligence » artificielle tend à prouver que l’on se dirige vers une simplification du traitement et du catalogage ; justement parce que l’amateur – même éclairé – a besoin d’un outil simple et efficace pour trier-classer-traiter rapidement ses images.

La fin de la licence perpétuelle de Lightroom fin 2017 aurait dû, selon les prédictions de nombreux « experts-journalistes-photographes », signer son arrêt de mort pour les amateurs et orienter ce logiciel vers les professionnels.
C’est à cette même époque que les « il est hors de question que … ! », « je garde mon Lightroom 6 », « le grand argentier de San José, … » ou encore, « je ne veux pas voir de fil à la patte » ont commencé à fuser sur le net. « Arnaque », « voleur », « extorsion », … aussi !

Alors, qu’en est-il fin 2019 ? Adobe est-il au fond du trou comme c’était prévu ?

Pas du tout et bien au contraire !
Le passage à la formule par abonnement a vu les chiffres s’envoler et, en 2018, Adobe faisait un bénéfice record en augmentation de 64% par rapport à la période précédente ! Certes, Lightroom n’est qu’un petit logiciel dans l’écosystème Adobe dont l’impact sur ces chiffres n’est pas mesurable (si ce n’est pour Adobe).

« Finalement, l’abonnement, c'est un bon ou un mauvais plan ? »

Il n’y a pas de réponse universelle à cette question : elle dépend de chacun.

Par contre on peut aisément mettre en avant quelques contradictions récurrentes dans les discours des anti-abonnement.

Tout d’abord la question du coût qui est centrale et cristallise une bonne partie du débat.

C’est vrai, 12€ par mois à vie, c’est plus que 150€ une seule fois (et 75€ si on fait la mise à jour tous les ans). Mais une fois cette vérité toute crue assénée, essayons de voir un peu plus loin.

Comparons deux logiciels concurrents et à peu près équivalents : Lightroom et DxO. Rajoutons une uchronie dans laquelle Lightroom aurait conservé sa licence perpétuelle avec une mise à jour au même rythme que celle de DxO (annuelle pour simplifier). Mais n’oublions pas que la version « CC pour la photo » actuelle inclus Photoshop.
On va aussi partir du principe que, pour profiter des avancées, on fait les mises à jour régulièrement.

Paramètres de l'étude

Achat Initial

Tarif Mise à Jour

Lightroom 6

150 €

75 €

DxO Photoloab

199 €

69 €

Photoshop CS6

954 €

273 €

Créative Cloud Photographe (20 Go)

12 €/mois

Résultats

 

CC Photographes

DxO

Adobe
Uchronie

Adobe
Uchronie réelle (+PS)

Coût sur 3 ans

432 €

337 €

300 €

1 800 €

Différence avec l'abonnement actuel

-

+95 €

+132 €

-1 368 €

Différence annuelle sur 3 ans

-

+32 €

+44 €

-456 €

Même si c’est vrai, on va mettre de côté le fait qu’aujourd’hui un photographe qui utilisait LR+PS avant l’abonnement fait de belles économies, car seuls les professionnels ou les entreprises investissaient 1000 € dans Photoshop.
Cependant, il faut tout de même reconnaitre que disposer de PS est un réel atout car il permet de palier à certaines limitations de LR.

Maintenant, si on est pragmatique et pour un photographe désireux de disposer d’un logiciel à jour, la différence de prix entre l’abonnement et les options « perpétuelles » n’est que de +44€/an au maximum.
Est-ce vraiment la peine d’être scandalisé pour 3€60 par mois ? Un demi de moins au bistrot et on en parle plus. Une cigarette en moins tous les deux jours, pareil.
Par contre, si le tarif augmente comme une rumeur en début d’année l’a laissé entendre, là ça ne serait plus du tout la même histoire et vu les résultats financiers d'Adobe, ça serait très, très mal perçu par la communauté.

Pour terminer sur le volet financier du problème, il y a tout de même des antagonismes qui ont le don de m’agacer.

Je lis souvent, sur les forums, des messages virulents sur le surcoût engendré par l’abonnement qui, comme nous l’avons démontré plus haut, reste modique.
Ce qui me fait sourire c’est quand ces commentaires sur le scandale financier et l’exsanguination de nos comptes bancaire par une firme vilement mercantile émanent de « photographes » qui étalent des milliers d’euros de matériel et interviennent régulièrement pour nous parler de leur « nouveau jouet » à 3000€ !
Sérieusement ?

Les plus pervers sont ceux qui ont un abonnement mobile à 35€ par mois pour frimer avec le dernier Iphone ou Samsung haut de gamme (et qui pensent que ces smartphones font des photos « professionnelles » ... mais ça c’est un autre débat), qui « bingent  » sur Netflix et qui roulent dans une 3008 achetée en LOA !
Vous voyez où je veux en venir ?

Aujourd’hui les abonnements sont partout et on vit très bien avec … ou sans !
Donc s’acharner bêtement sur le coût soi-disant exorbitant de l’abonnement à un logiciel n’a pas vraiment de sens.
Ne faudrait-il pas mieux se pencher sur l’outil et sa correspondance à nos besoins/exigences ?

« Ok Noodle, mais je reste tout de même prisonnier d’un écosystème, non ? »

Bon, là, il y a vrai dilemme car la politique marketing Adobe va aussi dans ce sens : tout est fait pour vous inciter à utiliser le cloud.
Tout d’abord, la version CC de Lightroom en est un bel exemple. Son développement s’est accéléré ces deux dernières années et l’uniformisation des interfaces (tablette/desktop) se fait sans doute au détriment de la version « Classic ». C’est problématique pour les utilisateurs historiques puisque le développement de la version cloud utilise des ressources en personnel qui freinent très certainement l’intégration et l’amélioration du logiciel « Classic ». On peut donc se sentir quelque peu floué par les orientations marketing entreprises par Adobe.

Ensuite, lorsque (comme moi) on a une grosse photothèque et qu’on est habitué à la bibliothèque de LR (qui n’a pas d’équivalent actuellement), difficile d’aller voir ailleurs sans perdre des années de classement et un outil vraiment pratique (à défaut d’être performant …).
Donc oui, en utilisant les fonctionnalités avancées de LR (ou PS) on se menotte à Adobe.
Par contre pour tous les photographes (et ils sont nombreux) qui n’utilisent LR que pour développer leurs images, changer de logiciel ne leur coûtera qu’un peu de temps pour en apprendre un nouveau.

Là encore pas de réponse tranchée, tout dépend de l’utilisation que vous avez d’un logiciel de traitement.

« Je suis abonné, mais Lightroom est-il une solution pérenne ? »

A mon avis, Lightroom ne vaut l’effort financier que pour trois raisons :

  • Un logiciel « tout en un » dont on ne doit sortir que pour des besoins très particuliers (et Photoshop est là).
  • Disposer d’un système de classement efficace et pratique.
  • Photoshop (donc un des abonnements « pour la photo »).

Tous les autres logiciels font à peu près la même chose et certains nettement mieux que LR.

Et tout le problème est là.

Pour les utilisateurs historiques, Lightroom (dans sa version Classic) évolue peu. Le dernière version « pleine », la v9, sortie il y a quelques jours montre tout de même un certain « foutage de gueule » de la part d’Adobe. Il suffit de regarder les 5 améliorations « révolutionnaires » mises en avant lors de l’Adobe Max (la grand-messe annuelle Adobe) :

  • Remplissage des contours inégaux de votre panorama
    Le contenu pris en compte ! Enfin intégré ! Mais pour un type de photo totalement marginal ; le panorama.
    Et même pour moi qui suis un grand utilisateur de panorama cet outil n’est pas abouti puisque, comme tout intelligence artificielle, le système de contenu pris en compte fait régulièrement des erreurs qu’il faut reprendre. Or, dans LR, nous n’avons que l’outil de correction des défauts pour ça et il est très, très insuffisant (et n’a pas évolué depuis la v3…).
  • Exportation multi-lot
    Fonctionnalité déjà présente dans DxO depuis au moins 10 ans !
    Pratique certes, mais presque inutile compte tenu de la philosophie (bibliothèque) de classement Lightroom. Refaire un export à l’usage me parait bien plus pertinent.
  • Exportation des paramètres prédéfinis de développement et groupes de paramètres prédéfinis
    Ça c’est bien, pratique et utile pour balader ses presets.
  • Filtrage des dossiers dotés d’un libellé de couleur et des collections
    Bon, là je n’avais déjà pas vu l’intérêt des couleurs lors de la précédente mise à jour, les classer est donc encore une option peu intéressante pour moi. Par contre je note qu’il faut deux versions à Adobe pour proposer quelque chose qui aurait dû être intégré dès le départ.
  • Supprimer une partie de l'historique
    En fait toutes les étapes au dessus de celle selectionnée.

Bref on voit bien que les améliorations sont très légères et arrivent par doses homéopathiques. Difficile de jeter la pierre à ceux qui tapent sur Adobe aux vues de ces derniers éléments.

Mais ça serait identique si on était sur des versions perpétuelles.

D’ailleurs, le concurrent de Lightroom cité plus haut en est aussi un bon exemple. DxO, un logiciel français, a mis très longtemps à intégrer les réglages locaux. Cela a été fait avec un changement de nom : DxO Optics Pro est devenu DxO Photolab en octobre 2017. Mais l’ajout de réglages locaux a été rendu possible par le rachat à Google de la suite Nik Software et de certaines de ses technologies comme les points de contrôle (U-Points).
L’intégration de ses outils a été, pour moi (et certainement parce que j’utilisant LR en parallèle) un point de non-retour : ergonomie poussive, bug, pas de prise en compte des tablettes graphiques, problèmes de superposition de calques, …

Fervent utilisateur de DxO depuis la v7, j’ai reporté les mises à jour en attendant des améliorations dignes de ce nom. Aujourd’hui la version 3 de Photolab vient de sortir et je remarque encore une fois des idées non abouties ou mal copiées (la roue chromatique par exemple, meilleur que le TSL de Lightroom mais nettement moins efficace que Capture One) voir carrément absente : la bibliothèque !

Alors là, c’est le pompon : cette bibliothèque est très attendue et apparait dans les nouveautés. Elle a été « promise » depuis au moins 2 ans mais n’est pas disponible sur PC, uniquement sur MAC !

La version précédente intégrait déjà une soi-disant bibliothèque mais qui prêtait à sourire puisque la recherche ne se faisait que sur les métadonnées ; un peu comme si, dans une librairie, on demandait à trouver un livre selon la taille de sa couverture ou le nombre de pages, mais rien sur l’auteur ou le contenu. Totalement inutile.

Donc licence perpétuelle ou abonnement nous montrent bien que si nous nous rendons dépendant à un système il faudra accepter quelques concessions ou carrément changer de système.

C’est là où la concurrence comme Affinity (qui est plus un équivalent de Photoshop) ou Luminar ont leur épingle à tirer. Luminar semble se diriger vers une rupture du fonctionnement « classique » d’un logiciel de traitement : moins orienté « réglage » mais résultat : si je veux un certain effet, je n’ai pas besoin de jouer sur 4 curseurs mais sur un seul dédié à cet effet.

Au rythme où vont les choses, les récents concurrents des éditeurs historiques risquent fort de grapiller des parts de marché importantes car ils innovent et intègrent de nouveaux algorithmes nettement plus vite, et donc, répondent de manière plus précise aux besoins d’une large frange des photographes. Avec un coût d’achat plus raisonnable, il serait logique que les photographes se tournent vers ces solutions.

D’ailleurs, on peut faire une analogie avec le matériel photo et Sony.

Depuis le rachat de Minolta en 2006 Sony a toujours été vu comme un OVNI dans le marché des fabricants d’appareils photo en trainant une réputation d’électronicien et non d’opticien. Après tout c’est l’inventeur du Walkman et de la Playstation, non ?

Sauf que Sony, ne s’est pas, comme les constructeurs historiques, reposé sur ses lauriers et à vite compris que le marché allait muter. Le constructeur a donc tranquillement délaissé sa gamme reflex (héritage de Minolta) pour se concentrer sur les hybrides, ces fameux appareils plus compactes mais disposant des mêmes capteurs que les reflex.

Les constructeurs disposant d’un gros catalogue reflex (Canon, Nikon, Pentax) n’y ont pas vraiment cru et ont sorti, tardivement des hybrides « mal réfléchis » (le Pentax Q est, pour moi, le summum de la stupidité marketing).

En continuant d’innover, grâce à ses avancées en matière d’électronique, Sony a pu proposer des hybrides de plus en plus performants et notamment des hybrides plein format (A7, A9) à des tarifs très, très « concurrentiels ». On peut trouver un A7+28-70 à 900€ assez régulièrement, là où le moins cher des constructeurs historiques propose son kit reflex au-delà des 1500€ : ça fait réfléchir. Si on rajoute à cela un parc optique en permanente évolution, étoffé par les constructeurs tiers (Sigma, Tamron, …), la marque est devenue plus qu’acceptable pour bon nombre de photographes (pros y compris).

Et donc, aujourd’hui voici le tercé des parts de marché pour les appareils à objectif interchangeables :

1 – Canon : 40.5%ventes en baisse de 15% et bénéfice en baisse de 56.8%

2 – Sony : 23%pas de chiffres sur les résultats (je n’ai pas trouvé)

3 – Nikon : 19.1%bénéfice « Imaging Products » en baisse de 71%

Source : phototrend

On note donc qu’une marque innovante, vue par les ténors du marché comme un petit poucet inoffensif, peut devenir un acteur majeur du marché en quelques années.
Rappelons que le petit poucet de Perrault a eu la peau des filles de l’ogre et lui a piqué tout son or ...

Conclusion

La bataille anti-abonnement est perdue d’avance car elle n’a pas de sens. De plus, le système de "location" par abonnement semble se répandre dans tous les domaines et devenir une norme d'utilisation avec ses avantages et, évidemment, ses inconvénients.
Plutôt que de débattre sur un aspect financier douteux ou une pseudo-dépendance, les photographes devraient d’abord se pencher sur leurs propres exigences et comparer les logiciels pour ce qu’ils sont capables de leur apporter.
Ils devraient aussi, de façon très pragmatique, analyser l’impact financier de l’achat ou de l’abonnement sur leur budget photo de façon plus globale. Le catalogage/traitement d'une image fait partie du processus photographique et disposer d'un outil adapté à ses besoins permet de tirer le meilleur de ses images.

S'auto-satisfaire d'un logiciel médiocre et peu ergonomique car peu coûteux (voir gratuit) alors qu'on investit des fortunes en matériel photo c'est, à mon humble avis, se freiner dans la découverte du potentiel de ses images.

Personnellement je pense qu'un logiciel moderne, ergonomique et adapté à ses besoins permet de tirer le maximum de ses images même avec un matériel technologiquement dépassé. L'inverse me parait nettement moins évident ...


Illustrations: iconicbestiary - ddraw

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